Une marée de coefficient 110, basse à 12h30, et me voilà à admirer de loin, ce qui pourrait être pour moi un coin de paradis, et pour d'autres un gros tas de cailloux.

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Le vent souffle à en décorner les boeufs et le sable me pique les yeux pourtant protégés par mes lunettes de soleil.

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Les curieux ne sont pas nombreux aujourd'hui, pour mon bonheur... Je me retrouve seule sur cette île accessible uniquement à marrée basse. J'imagine donc à quoi pouvait ressembler cet endroit il y a 6 000 ans. La mer devait être plus loin d'environ 200 mètres. Et cette île était alors une colline qui dominait le rivage. A une hauteur d'une vingtaine de mètres le monument funéraire prévenait de la présence de l'homme et imposait sa domination sur son territoire.

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Ceux venant de la mer étaient prévenus!

Le cairn datant, pour une partie du début du Néolithique, a été classé aux Monuments Historiques le 21 avril 1955. Site préservé, et protégé par la mer jusqu'à la fin de XIX ème siècle. En 1925, une première description était publiée avec la mention d'une stèle anthropomorphe de 1 m 75, aujourd'hui introuvable.

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Jusque là cet endroit était craint et plein de mystères. Ce qui animait bien sûr les soirées contées :

On racontait qu'un seigneur appelé Karn y avait construit son château dans lequel il vivait seul. Celui-ci invitait des gens du continent pour l'aider à se raser, mais les pauvres ne revenant jamais, un homme nommé Losthouarn, du petit village de Pen Ar Pont, s'y rendit, et s'apperçut que le mystérieux  seigneur, cachant ses oreilles de cheval sous son bonnet, tuait toutes personnes qui découvraient son secret. Et c'est en le rasant à son tour que  Losthouarne décida de lui trancher la gorge... (Légende similaire à celle de Midas (roi de Phrygie) ainsi qu'à celle du roi Marc'h).

C'est lors de la seconde guerre mondiale, qu'un poste de guet allemand est construit sur l'îlot. Le cairn permettait de cacher les constructions de guerre encore présentes sur le site.

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La partie Sud du Cairn secondaire fut abîmée à cette période. Le monument se dégrada en 50 ans plus qu'en 5 000 ans. Et c'est en 1954 que Mr Pierre-Roland Giot, célèbre archéologue ayant déjà sauvé le grand Cairn de Barnénez, mit en place un plan de sauvetage.

Ainsi de 1954 à 1972, des fouilles et des plans de restaurations sont organisés. Ces années de travail ont permis de réaliser, que ce monument de pierre locale, comportait en réalité 2 cairns. Le primaire, comportant les chambres funéraires, et le secondaire, semi-circulaire, construit à la fin du Néolithique et qui avait pour fonction de sceller et peut-être de protéger les espaces funéraires.

DSCF2277On retrouve ici le dénivelé permettant d'imaginer la taille du cairn secondaire.

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Galets ammoncelés sur le sommet.

On parle alors de "massif d'interdiction" fait de galets et de morceaux de granite locaux, celui-ci aurait été construit aux environs de - 1710 av JC, selon les résultats du carbone 14.

Mr Giot le considère comme l'un des plus impressionnants qu'il ai étudié, et selon Mr Jean L'Helgouarc'h, également célèbre archéologue, "il s'agit du seul exemple d'une structure à la base rectangulaire, remplacée par une structure circulaire".

Le site continue biensûr d'intéresser la nouvelle génération d'archéologue, car il faut noter que Florian Cousseau, chercheur archéologue (UMR 6566), a étudié l'architecture du monument et a également réalisé recemment des 3D des voûtes.

En laissant la façade dégagée, les archéologues de l'époque ont voulu laisser aux visiteurs le plaisir d'admirer ce à quoi devait ressembler la partie Sud-Est avant l'obstruction des chambres funéraires par de grosses pierres et le recouvrement par le cairn secondaire.

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Les galets retirés lors des travaux de restauration ont alors été placés sur le sommet du monument.

La partie Sud du cairn secondaire a été utilisée pour barricader les bunkers allemands.

Parlons maintenant de ce cairn primaire (600 m3 de pierres sèches) qui comporte les trois chambres funéraires et utilisons pour cela le petit schéma ci dessous (Emprunté à l'auteur de l'article de Wikipédia):

Le cairn secondaire est circulaire. Le cairn primaire s'y inscrit selon un axe sud-ouest-nord-est.

En réalité il s'agit de deux cairns accolés car le Dolmen Nord a été construit après les deux premiers qui sont eux presque contemporains.

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Les trois dolmens à couloir présentent des magnifiques voûtes à encorbellement, prouesse architecturale, parfaitement maîtrisée malgré la difficulté.

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L'enchevêtrement de pierres sèches permettant de créer un dôme, donne l'illusion de hauteur ce qui enlève le sentiment d'écrasement que l'on peut ressentir par une dalle de recouvrement. Ainsi nous entrons dans le monde de la nuit par cette porte qui ne parait pas fermée... (un couloir vers l'au-delà ?).

Les ouvertures des 3 Dolmens sont exposées Sud-Est.

Le dolmen Sud ainsi que le Central, auraient été construits vers 4 200 av JC (plus récent donc que Barnénez). Les relevés montrent que ces deux sépultures ont été longtemps utilisées.

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- Le dolmen Sud, est déconseillé aux claustrophobes, car la chambre funéraire est accessible en rampant dans le couloir long de 4 m 60 et large de 0 m 70. Entrons ensemble:

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L'utilisation de celle-ci a été datée de - 4 535 à - 3 875 av JC. Oui le premier chiffre laisse penser que le lieu était déjà utilisé avant la construction du Cairn primaire. Mais il est vrai que les informations concernant ce site sont nombreuses et c'est parfois brouillon. Je mettrais donc un bémol sur cette date...

Le sol est partiellement dallé. L'encorbellement a été, lors de la rénovation entièrement refait ainsi que la paroi Sud et le couloir a été consolidé.

- Le dolmen Central est très intéressant car en 1959, il sera le premier dolmen à couloir européen à être daté par la technique du carbone 14. Du charbon de bois prélevé sera alors envoyé au Pays-Bas à Groninguen, le résultat permit enfin de dater cette période que l'on croyait alors plus récente. Un choc pour les archéologues de l'époque.

Son couloir est long de 1m80, haut d'environ 1m et lui aussi large de 0m70. Par souci de sécurité, l'accès en est interdit, et fermé par une grille.

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Elle aussi présenterait un plafond en encorbellement irrégulier débutant à 1 m du sol et qui est coiffé d'une dalle à 3m10 de hauteur.

Cette sépulture était  vierge de toutes intrusions depuis sa fermeture à la fin du Néolithique, lorsque les archéologues l'ont découverte. Je n'ai aucun mal à imaginer ce qu'ont du ressentir ces hommes lorsqu'ils ont foulé cet endroit après 6 000 ans de condamnation.

Le sol y est doublement pavé, ce qui permet de penser que la chambre funéraire a longtemps été utilisée.

Le couloir a été consolidé, par les archéologues.

Les fouilles de ce dolmen ont été assez chaotiques et difficiles, et ont été achevées en 1964.

- Le Dolmen Nord, daterait lui d'entre - 3 890 et -3 360 av JC.

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Accolée aux deux premières sépultures, elle montre une particularité car, peut-être ayant vu un peu trop grand, la salle a été séparée en deux parties. L' encorbellement de la salle unique étant trop vaste et trop haut, un mur appelé "mur de refend central" a été construit permettant de créer deux chambres.

De ce mur deux plafonds à encorbellement on été montés, technique utilisée également pour la même époque en Espagne.

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Dans la salle de droite je remarque des orthostates. Difficile à dire s'ils portent encore des traces de gravures. Aucune mention n'existent à ce sujet.

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Encorbellement , le mur de refend ce trouve sur la gauche de l'image.

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Deux dallages superposés y ont été découverts, prouvant des utilisations successives de la sépulture.

Et voici un aperçu de la chambre funéraire de gauche:

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DSCF2240On distingue bien le "mur de réfend" à droite de la photo, inclus dans l'encorbellement.

D'après les analyses au radiocarbone 14, cette salle était utilisée en - 2 890 et - 1 710 av JC (Date à laquelle le scellage des chambres aurait été effectué).

Les deux voûtes, ainsi que le couloir ont été consolidés et restaurés mais pas réalisés identiquement à son origine, car il existe encore de nombreuses questions autour de l'architecture de ce dolmen un peu particulier. Le résultat est cependant efficace.

Les fouilles de ce monument furent longues et compliquées, mais de jolis trésors y ont été découverts.

Tout d'abord, dans le parement du cairn primaire, les archéologues décourirent quelques tessons d'un petit vase à pâte grossière ainsi qu'un éclat de silex.

Dans le dolmen Sud, 45 tessons de vase à boutons tel que celui-ci:

DSCF5388Ainsi qu'un petit vase à fond rond et un grand vase à col et fond rond (47 tessons), typique du début du Néolithique.

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Les fouilles dans le dolmen central livrèrent: une lame de silex, des éclats de silex, six pendeloques, ou perles arrondies de schiste, et quelques tessons de pâte dure et homogène, de couleurs beige-rouge allant jusqu'au noir, et d'une épaisseur d'environ 5 millimètres. 4 poteries différentes y ont été référencées .

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La chambre gauche du dolmen Nord renfermait elle, 1 fusaöle en terre cuite (objet rond percé d'un trou, qui servait à filer les textiles) qui daterait de l'âge de fer? 1 éclat de silex ainsi que 3 perles en roche verte et 3 tessons ont également été retrouvés.

Dans la chambre de droite du dolmen Nord, 2 belles haches polies d'amphibolite et de fibrolite (roches armoricaines), 1 briquet de silex accompagné de pointes de flèches et éclats de silex. Ainsi que 3 perles de variscite bleue (pierre qui ressemble à la turquoise, provenant peut-être d'Espagne??), 1 bouteille à collerette de 600 grammes et des tessons.
On parle également d'un fragment d'ocre rouge dont l'utilité excite mon imagination,  et de 3 objets de pierre ponce brune (comme celle utilisé encore il y a peu sur les côtés méditerranéennes) très intéressants, retrouvés dans la chambre de droite du dolmen Nord.

Le plus gros en forme de demi-boule, aurait servit à râper ou à polir, peut-être du bois ou de l'os ("rabot-râpe"), certainement utilisé pour la confection de flèches. Il y avait aussi une demi-boule allongée et un autre fragment irrégulier. Ce genre d'objet est également retrouvé dans d'autres sépultures bretonnes de la même époque, mais aussi en Islande, en Ecosse ou encore en Irlande et en Groënland. Objets dont l'utilité était donc reconnue.

 

Ainsi comme vous pouvez le constater, voilà encore un site ayant subit quelques rebondissements historiques et qui est fort interressant.

Malgré les tumultes des changements de croyances et de guerre, il reste un lieu empreint de spiritualités.

Cet endroit hors du temps, s'isolant peu à peu du continent, nous offre aujourd'hui un lieu aride presque préservé. Nos Ancêtres l'ont construit, d'autres l'ont sorti de l'oubli, et tout en subissant les éléments, il continue à nous offrir un voyage dans le temps, quelques heures par jour.

Nous voilà, 6 000 ans plus tard à l'admirer, à l'étudier en ressentant la fierté de ses hommes et de ses femmes qui sont encore en nous.

Je ne vous cache pas que l'idée de me faire enfermer par la mer sur cette île ne m'a pas tenté... Seule sur cette île déserte, qui ne l'est pas vraiment....

 

Encore un grand merci à Yannick pour son aide et les documents.

Sources:

  • http://www.t4t35.fr/Megalithes/Default.aspx
  • http://tourisme.ploudalmezeau.fr/fr/decouvrir-ploudalmezeau/histoire-et-patrimoine/sites-a-decouvrir/item/175-ile-carn
  • http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%8Ele_Carn
  • "La préhistoire de l'Europe" Jacques Briard
  • "Bâtisseurs du Néolithique, Mégalithismes de la France de l'ouest" Luc Laporte et Charles-Tanguy Le Roux